L’intelligence artificielle et la position à son égard
L’intelligence artificielle, avec la diversité de ses techniques et de ses systèmes – lesquels ont investi de nombreux domaines de la vie –, fait partie des questions scientifiques nouvelles que les juristes des premiers siècles n’avaient pas connues. Afin d’éclairer la position juridique islamique vis-à-vis de ces technologies dites « intelligentes » et des services considérables qu’elles rendent à l’humanité dans plusieurs champs, je commencerai par exposer le rang de la science dans la Sharīʿa, puis j’enchaînerai par la mise en lumière du jugement religieux relatif à ces techniques, à travers les deux volets suivants :
Premier volet : le rang de la science en Islam
Quiconque médite le Livre d’Allāh عز وجل et la Sunna de Son noble Messager ﷺ constate qu’il n’est point de religion qui ait exalté la science et les savants comme l’a fait l’Islam. La preuve en est que le premier verset révélé du Coran ne prescrivait ni jeûne, ni prière, ni jihād ; il ordonnait plutôt la lecture, clé fondamentale de toutes les sciences, qu’elles soient religieuses ou mondaines. Allāh – Très-Haut – dit :
﴿ اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ * خَلَقَ الْإِنْسَانَ مِنْ عَلَقٍ * اقْرَأْ وَرَبُّكَ الْأَكْرَمُ * الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ ﴾
(Sourate al-ʿAlaq : 1–4)
En Islam, le terme « science » s’applique à tout ce qui est utile et bénéfique, car il vise à former l’homme vertueux, à accroître son lien avec son Seigneur, à servir la religion de l’Islam, et à promouvoir l’intérêt de la vie et de l’être humain. Ainsi, l’encouragement islamique à la science ne se limite pas aux sciences religieuses : il englobe toute connaissance profitable aux fils d’Ādam. En témoigne l’emploi absolu du mot « science » dans la parole d’Allāh تعالى :
﴿ وَقُلْ رَبِّ زِدْنِي عِلْمًا ﴾
(Sourate Ṭā-Hā : 114)
S’y ajoute ce qui est rapporté : le Prophète ﷺ demanda à Zayd ibn Thābit – رضي الله عنه – d’apprendre la langue des Juifs, si bien qu’il en vint à écrire les lettres du Prophète ﷺ et à lui lire leurs missives lorsqu’ils lui écrivaient.
Mieux encore : la doctrine islamique repose sur la connaissance et la lucidité, non sur une soumission aveugle. Allāh – Très-Haut – dit :
﴿ فَاعْلَمْ أَنَّهُ لَا إِلَهَ إِلَّا اللَّهُ ﴾
(Sourate Muḥammad : 19)
Et Il dit également :
﴿ اعْلَمُوا أَنَّ اللَّهَ شَدِيدُ الْعِقَابِ وَأَنَّ اللَّهَ غَفُورٌ رَحِيمٌ ﴾
(Sourate al-Māʾida : 98)
Et bien d’autres versets encore. Le Coran contient des centaines de passages qui appellent à rechercher la science, à exercer la raison, à stimuler la réflexion et la contemplation, tels les appels : « Ne raisonnez-vous donc pas ? Ne méditez-vous donc pas ? Ne considèrent-ils donc pas ?… » et autres.
Ce qui atteste encore la grandeur de la science en Islam, c’est l’élévation du rang des savants, placés à une station que peu égalent. Cela apparaît clairement dans la parole d’Allāh تعالى :
﴿ شَهِدَ اللَّهُ أَنَّهُ لَا إِلَهَ إِلَّا هُوَ وَالْمَلَائِكَةُ وَأُولُو الْعِلْمِ قَائِمًا بِالْقِسْطِ لَا إِلَهَ إِلَّا هُوَ الْعَزِيزُ الْحَكِيمُ ﴾
(Sourate Āl ʿImrān : 18)
L’imām Ibn al-Qayyim souligne que ce verset manifeste le mérite de la science et de ses gens à plusieurs égards : Allāh les a pris pour témoins, Il a joint leur témoignage au Sien et à celui de Ses anges ; cela comporte implicitement leur éloge et leur accréditation, car Allāh ne prend pour témoins, parmi Ses créatures, que les justes. Il s’est pris Lui-même pour témoin – et Il est le plus sublime des témoins –, puis les meilleurs de Ses créatures : Ses anges et les savants parmi Ses serviteurs. Et cela leur suffit comme vertu et honneur.
L’imām al-Ghazālī dit : « Vois comment Il – سبحانه وتعالى – a commencé par Lui-même, a ensuite mentionné les anges, puis a placé en troisième les gens de science : quelle noblesse, quel mérite, quelle clarté et quelle élévation ! »
Et ce rang est encore magnifié par la parole d’Allāh تعالى :
﴿ يَرْفَعِ اللَّهُ الَّذِينَ آمَنُوا مِنْكُمْ وَالَّذِينَ أُوتُوا الْعِلْمَ دَرَجَاتٍ ﴾
(Sourate al-Mujādala : 11)
La Sunna, elle aussi, insiste sur l’importance de la science et sa place en Islam : elle encourage son apprentissage et sa transmission aux gens. Parmi les textes : ce qui est rapporté d’Abū Hurayra – رضي الله عنه – : le Messager d’Allāh ﷺ a dit :
« Quiconque emprunte un chemin à la recherche d’une science, Allāh lui facilitera, par cela, un chemin vers le Paradis. »
Et parmi les preuves de son mérite : la récompense de la science ne cesse pas avec la mort de celui qui l’a laissée. Abū Hurayra rapporte que le Prophète ﷺ a dit :
« Lorsque l’être humain meurt, ses œuvres s’interrompent, sauf dans trois cas : une aumône continue, une science dont on tire profit, ou un enfant pieux qui invoque pour lui. »
Et bien d’autres textes prophétiques encore qui attestent la noblesse de la science et appellent à la répandre parmi les gens.
Deuxième volet : le jugement juridique relatif à l’intelligence artificielle
Nous avons exposé plus haut la vertu de la science et sa place en Islam, et le fait que la science à laquelle l’Islam appelle ne se limite pas aux sciences religieuses : elle englobe toute connaissance susceptible d’être utile à l’humanité. À la lumière de ce principe, on peut dire que l’intelligence artificielle, en tant que domaine de connaissance, ne pose pas de gêne en soi, tant qu’elle est exempte d’interdits religieux. Elle relève donc, en principe, du permis, en raison des bénéfices qu’elle apporte, conformément à une règle solidement établie en Sharīʿa : le principe de base concernant les choses est la permission, jusqu’à preuve de leur interdiction. Allāh تعالى dit :
﴿ وَسَخَّرَ لَكُمْ مَا فِي السَّمَاوَاتِ وَمَا فِي الْأَرْضِ جَمِيعًا مِنْهُ ﴾
(Sourate al-Jāthiya : 13)
Et l’imām Ibn Taymiyya – رحمه الله – affirme qu’il n’y a pas de divergence, chez les anciens, sur le fait que ce dont l’interdiction n’est pas établie par une preuve demeure libre et non proscrit.
Quant au positionnement fiqhī vis-à-vis des techniques d’intelligence artificielle et de leurs différents systèmes, il se précise selon leur forme et leur finalité, comme suit :
Premièrement : le jugement des techniques d’IA selon leur forme
Les systèmes et technologies d’intelligence artificielle prennent des formes variées : certaines ont l’apparence d’êtres dotés d’âme, comme l’être humain ou autre ; d’autres non. Si ces techniques prennent la forme de l’homme ou d’un autre être animé, il ne fait guère de doute qu’elles entrent sous le jugement de la représentation et de la matérialisation des êtres animés, interdite par la Sharīʿa selon la majorité des savants, et un grand nombre de juristes mālikites ont même rapporté un consensus sur ce point.
Les preuves
La majorité des savants ont établi l’interdiction de façonner des effigies d’êtres animés – humains ou autres – à partir du Coran, de la Sunna, du consensus et de la raison.
Le Coran
Plusieurs versets coraniques dévalorisent les statues, réduisent leur prétention, et tournent en dérision leur impuissance, celle de leurs adorateurs et de leurs fabricants. Ils indiquent que ceux qui s’y attachent sont voués à la ruine, et cela renforce la gravité de leur fabrication et de leur adoption. Parmi ces versets :
﴿ إِذْ قَالَ لِأَبِيهِ وَقَوْمِهِ مَا هَذِهِ التَّمَاثِيلُ الَّتِي أَنْتُمْ لَهَا عَاكِفُونَ * قَالُوا وَجَدْنَا آبَاءَنَا لَهَا عَابِدِينَ * قَالَ لَقَدْ كُنْتُمْ أَنْتُمْ وَآبَاؤُكُمْ فِي ضَلَالٍ مُبِينٍ ﴾
(Sourate al-Anbiyāʾ : 52–54)
﴿ قَالَ أَتَعْبُدُونَ مَا تَنْحِتُونَ * وَاللَّهُ خَلَقَكُمْ وَمَا تَعْمَلُونَ ﴾
(Sourate al-Ṣāffāt : 95–96)
﴿ وَجَاوَزْنَا بِبَنِي إِسْرَائِيلَ الْبَحْرَ فَأَتَوْا عَلَى قَوْمٍ يَعْكُفُونَ عَلَى أَصْنَامٍ لَهُمْ قَالُوا يَا مُوسَى اجْعَلْ لَنَا إِلَهًا كَمَا لَهُمْ آلِهَةٌ قَالَ إِنَّكُمْ قَوْمٌ تَجْهَلُونَ * إِنَّ هَؤُلَاءِ مُتَبَّرٌ مَا هُمْ فِيهِ وَبَاطِلٌ مَا كَانُوا يَعْمَلُونَ ﴾
(Sourate al-Aʿrāf : 138–139)
La Sunna
La Sunna purifiée contient également de nombreux textes indiquant l’interdiction de matérialiser les êtres animés.
Le Prophète ﷺ détruisit les idoles se trouvant à l’intérieur de la Kaʿba, sur son toit et autour d’elle. D’après Ibn Masʿūd – رضي الله عنه – : il entra à La Mecque alors qu’autour de la Maison se trouvaient trois cent soixante idoles. Il les frappa avec un bâton en disant :
{ La vérité est venue et le faux a disparu ; le faux est voué à disparaître }
et :
{ La vérité est venue ; le faux ne saurait ni commencer ni revenir }.
Et ʿAlī – رضي الله عنه – dit à Abū al-Hayyāj : le Prophète ﷺ lui avait confié la mission de ne laisser aucune statue sans l’effacer, et aucune tombe surélevée sans l’aplanir.
La Sunna avertit aussi avec force contre la fabrication et l’usage d’images d’êtres animés, et mentionne la gravité du châtiment : Allāh dit, dans un hadith qudsī, que nul n’est plus injuste que celui qui prétend créer une création semblable à la Sienne ; et l’on rapporte : « Tout faiseur d’images est en Enfer… » ; et il est également rapporté : « Ceux qui fabriquent des images seront châtiés au Jour de la Résurrection ; on leur dira : donnez vie à ce que vous avez créé ! »
Ces textes témoignent de la sévérité de l’interdiction concernant les effigies et représentations d’êtres animés.
Le consensus
Des savants ont rapporté un consensus sur l’interdiction de représenter et de matérialiser les êtres animés.
La raison
La fabrication et l’adoption des statues recèlent de grandes corruptions : elles ont été l’une des voies majeures menant au shirk ; elles impliquent une rivalité apparente envers la création d’Allāh ; elles relèvent de l’imitation des nations égarées qui ont rempli leurs sanctuaires d’images puis les ont vénérées.
Tout cela concerne les statues complètes reproduisant pleinement l’apparence de l’homme ou d’autres êtres animés. Quant aux représentations incomplètes : si la tête est totalement coupée, elles sont permises ; et si l’effigie est amputée d’un membre sans lequel la vie ne subsisterait pas, l’empêchement disparaît également selon de nombreux juristes.
Le jugement relatif à l’usage de ce qu’on appelle “l’homme-robot”
L’« homme-robot » est une machine mécanique fabriquée à l’image de l’être humain, programmée pour accomplir des tâches dans les maisons, les usines, les commerces, les hôpitaux, avec capacité de mouvement et de parole, et une mémoire pour recevoir et restituer des informations. Souvent, on la destine à des travaux pénibles, dangereux ou précis : recherche de mines, élimination de déchets radioactifs, industrie fine, etc.
Au regard des principes précédents sur les effigies d’êtres animés, il convient de distinguer deux situations :
- Si la machine a la forme d’objets inanimés, ou une forme humaine mais sans tête, alors il n’y a pas de mal à l’utiliser et à en tirer profit, d’autant que l’utilité n’est pas nécessairement conditionnée par la présence d’une tête.
- Si la machine est conçue à l’image complète de l’homme, avec tête et visage et traits humains, et qu’on lui ajoute mouvement et parole, alors son usage est interdit, comme l’usage des statues, voire plus sévèrement en raison de sa forte ressemblance avec la création d’Allāh.
Toutefois, si une nécessité réelle impose l’emploi de cette seconde catégorie – pour des tâches particulièrement dangereuses ou d’une précision extrême, comme la recherche de mines, certains déchets radioactifs, ou la chirurgie délicate – et que l’avantage recherché dépend effectivement de cette forme, sans alternative disponible, alors l’usage est permis dans la mesure de la nécessité, conformément aux règles : la nécessité rend licite l’interdit, mais elle est évaluée à sa juste mesure ; et ce qui est permis pour une excuse cesse lorsque l’excuse disparaît. Et Allāh est plus Savant.
Deuxièmement : le jugement des techniques d’IA selon leur finalité
Le jugement varie aussi selon le but poursuivi. Si la finalité est licite et comporte un intérêt raisonnable – travaux pénibles, dangereux ou précis, secours, médecine, industrie – et que ces systèmes ne prennent pas la forme d’êtres animés sauf nécessité, alors leur usage est permis selon le principe : tout est permis en soi tant qu’aucune preuve ne l’interdit. La Sharīʿa vise les intérêts des serviteurs : ce qui est bénéfice est recherché, et ce qui est préjudice est repoussé.
En revanche, si la finalité est illicite, ou mène à une فساد (corruption), alors l’usage devient interdit : tels les « robots sexuels » promus comme substitut, ou les programmes d’IA destinés au mensonge, à la tromperie et au préjudice, comme la technique du DeepFake, qui falsifie images et vidéos d’un réalisme trompeur, pour salir la réputation, faire chanter, porter atteinte à l’honneur, ou pousser vers des actes interdits. Or Allāh تعالى dit :
﴿ وَالَّذِينَ يُؤْذُونَ الْمُؤْمِنِينَ وَالْمُؤْمِنَاتِ بِغَيْرِ مَا اكْتَسَبُوا فَقَدِ احْتَمَلُوا بُهْتَانًا وَإِثْمًا مُبِينًا ﴾
(Sourate al-Aḥzāb : 58)
De même, si ces techniques sont utilisées pour semer la corruption sur terre – meurtre, pillage, saccage, et autres finalités prohibées par la Sharīʿa – elles relèvent de l’interdit.