Comment sont nées les quatre écoles juridiques (madhâhib) ? 

Les quatre écoles juridiques reconnues se sont formées au sein même du fiqh des Compagnons et de leurs sciences. Leurs racines remontent à leur méthode dans la compréhension de la religion, la connaissance des prescriptions légales, et l’exercice de l’effort d’interprétation : qu’il s’agisse d’expliquer les textes, d’en déduire les règles, ou de les incarner dans la pratique. Les Compagnons — qu’Allah les agrée — « mettaient les situations en parallèle avec leurs analogues, les rapprochaient de leurs semblables, ramenaient certaines à d’autres dans leurs jugements ; ils ouvrirent aux savants la porte de l’ijtihâd, en tracèrent la voie et en montrèrent le chemin ». 

Puis les savants parmi les Successeurs (tâbiʿîn) s’inscrivirent dans cette même ligne. Les imams des quatre écoles suivies aujourd’hui — dont les avis sont consignés dans les ouvrages et diffusés aux quatre horizons — furent des élèves des “écoles” des Compagnons : ils puisèrent à leurs sciences et se formèrent dans leur sillage. Ibn al-Qayyim a décrit cette filiation en disant que l’essentiel de la religion, du fiqh et de la science s’est répandu dans la communauté par l’intermédiaire des disciples de ʿAbd Allâh ibn Masʿûd, de Zayd ibn Thâbit, de ʿAbd Allâh ibn ʿUmar et de ʿAbd Allâh ibn ʿAbbâs : la grande masse des gens a reçu son savoir des disciples de ces quatre-là. « Les gens de Médine, leur science vient des disciples de Zayd ibn Thâbit et de ʿAbd Allâh ibn ʿUmar ; les gens de La Mecque, leur science vient des disciples de ʿAbd Allâh ibn ʿAbbâs ; et les gens d’Irak, leur science vient des disciples de ʿAbd Allâh ibn Masʿûd. » 

À l’époque des Successeurs, le fiqh recueillit une large part de l’héritage des Compagnons — qu’Allah les agrée — du fait de leurs voyages, et de leur installation dans les nouvelles cités musulmanes de ce temps. Chaque Compagnon emportait avec lui ce qu’il avait appris du Prophète  : connaissance, compréhension, et jurisprudence. 

Sous le califat de ʿUthmân, les Compagnons se dispersèrent dans les villes musulmanes après que le calife le leur eut permis. Certains demeurèrent dans les cités du ijâz, particulièrement à Médine, terre d’émigration du Prophète  ; d’autres gagnèrent Koufa et les autres villes d’Irak. À partir de là, les centres de formation du fiqh, selon la méthode et le cheminement d’acquisition, s’ordonnèrent en deux grandes tendances : l’école des gens du adith (le ijâz) et l’école des gens de l’opinion raisonnée (l’Irak). 

L’Irak obtint une place considérable dans la formation du fiqh à l’époque des Successeurs, car le nombre de Compagnons qui entrèrent à Koufa et dans les villes d’Irak dépassait — dit-on — trois cents. On rapporte même qu’aucune ville où les Compagnons se sont établis ne rivalisa avec Médine, en matière de fiqh et de sciences de la Sunna, autant que l’Irak, précisément en raison de l’afflux de Compagnons qui y arrivèrent et s’y fixèrent. 

Certains s’y rendirent en visite ou s’y installèrent lorsque le califat fut transféré vers l’Irak à l’époque de ʿAlî ibn Abî âlib. Avant cela déjà, Ibn Masʿûd, Saʿd ibn Abî Waqqâṣ, ʿAmmâr ibn Yâsir, Abû Mûsâ al-Ashʿarî, al-Mughîra ibn Shuʿba, Anas ibn Mâlik, udhayfa, ʿImrân ibn uṣayn, et bien d’autres Compagnons y avaient vécu, sans compter ceux du camp de ʿAlî et de ses proches, comme Ibn ʿAbbâs. C’est pourquoi, dans la prétention à la direction du fiqh, les savants de l’Irak furent les seuls à réellement faire concurrence aux gens du ijâz — davantage que la Syrie, l’Égypte, l’Ifriqiya ou d’autres contrées. 

Les gens du ijâz — qu’on appelle aussi l’école médinoise, ou l’école des gens de la Sunna et des traditions — avaient pour figure majeure Saʿîd ibn al-Musayyib. Plus tard, de leur courant se sont ramifiées diverses écoles : malikite, shafiʿite, hanbalite, etc. Leur préférence allait à l’attachement aux traces transmises et à la réduction du recours à l’analogie. 

Quant aux gens d’Irak, ils inclinaient davantage vers l’opinion raisonnée — ce qui sera connu plus tard sous le nom d’analogie juridique. Leur chef de file fut Ibrâhîm an-Nakhaʿî, l’un des disciples d’Ibn Masʿûd. C’est pourquoi les partisans de l’opinion furent longtemps associés à l’Irak ; puis, après l’époque d’Abû anîfa, on les désigna couramment comme les hanafites. 

L’élargissement des divergences entre l’école de Médine et celle de Koufa 

La divergence s’est amplifiée entre ces deux écoles dans les générations qui suivirent les Compagnons, au moment où les doctrines juridiques prirent forme et furent consignées. Elle s’accentua encore à la fin du califat omeyyade, lorsque apparurent des courants sectaires et des doctrines innovées ; au point que les gens de chaque école se mirent parfois à dénigrer l’autre et à critiquer sa méthode de fatwa. 

Il faut cependant garder à l’esprit que bien des paroles du ijâz, marquées par la rudesse dans la réponse à l’Irak et l’affirmation d’un rejet de “l’opinion” dans la religion, s’expliquent par l’usage, chez certains Irakiens, d’un recours plus visible et plus fréquent au raisonnement. 

Or le raisonnement en religion n’est pas, par essence, blâmable. Ce qui est visé par le blâme, c’est plutôt l’opinion réprouvée : celle qui se fonde sur la passion, la complaisance, le factionnalisme, et qui contredit les fondements et les finalités de la Sharîʿa. Les propos virulents s’appliquent, en réalité, aux sectes et groupes innovateurs qui s’appuyaient sur le caprice et l’arbitraire : eux, le plus souvent, ne se rattachent pas aux Compagnons et ne donnent aucun poids à leurs voies. 

Ainsi, il n’est pas correct de diriger les paroles condamnant “l’opinion” contre l’école sunnite d’Irak, dont le lien avec les Compagnons et les Successeurs juristes établis en Irak est avéré. 

Car l’école irakienne a produit, à l’époque des Successeurs, des savants d’élite en fiqh et en adith, héritiers de la science prophétique et de l’enseignement des Compagnons. C’est ce qu’indique le grand juriste Muṣafâ az-Zarqâ : celui qui suit la dynamique du fiqh depuis l’époque des califes bien guidés comprend que la première semence dont ont germé les écoles juridiques et se sont formées les doctrines fut l’apparition de deux orientations chez les Compagnons quant à la compréhension des textes législatifs :
– l’orientation qui s’en tient au texte, à sa compréhension et à son explication, sans trop considérer sa cause, ses motifs, le contexte de sa révélation, et l’intention du Législateur ;
– et l’orientation qui mobilise le raisonnement, cherche la cause, la sagesse et le but du texte, afin de l’appliquer de manière à réaliser ce but dans le cadre des finalités générales de la Sharîʿa.
Certains Compagnons penchèrent vers la première, par scrupule de se tromper dans l’application des ordres et interdits du Prophète  ; d’autres — notamment ceux chargés de responsabilités — penchèrent vers la seconde. 

ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb et l’esprit de l’école du raisonnement 

On peut percevoir les fondements de l’école irakienne, son rapport au fiqh des Compagnons, et sa proximité avec l’approche de ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb — qu’Allah l’agrée. ʿUmar, second calife, fut parmi les Compagnons celui qui comprenait le texte avec le plus de profondeur, s’efforçait le plus dans son interprétation, et se montrait le plus audacieux dans l’exercice du jugement fondé sur la preuve. Les problèmes auxquels les Compagnons furent confrontés, et sur lesquels ils exercèrent l’ijtihâd, mettent en évidence cette singularité de ʿUmar en plus d’un endroit, même s’il tenait à consulter les Compagnons et à agir avec prudence. On rapporte, d’après ash-Shaʿbî, qu’une affaire était portée à ʿUmar et qu’il pouvait y réfléchir un mois, consultant ses compagnons ; puis il tranchait, dans une seule assemblée, cent affaires. 

ʿAbd Allâh ibn Masʿûd — qu’Allah l’agrée — suivit une voie proche de celle de ʿUmar, et fut marqué par ses orientations. On rapporte de lui qu’il disait : « Il me semble que ʿUmar a emporté les neuf dixièmes de la science. » Dans Iʿlâm al-muwaqqiʿîn, il est mentionné qu’Ibn Masʿûd contredisait rarement ʿUmar dans ses positions, et qu’il disait : « Si les gens empruntaient une vallée et un passage, et que ʿUmar empruntait une vallée et un passage, j’emprunterais la vallée de ʿUmar et son passage. » 

Puis vint Ibrâhîm an-Nakhaʿî, grand Successeur, juriste de l’Irak, le plus pénétrant dans le fiqh d’Ibn Masʿûd, et mufti de Koufa. C’est à lui que revint l’héritage de ce fiqh, et il s’y attacha fermement. Il rapportait de lui-même qu’il ne délaissait pas l’avis de ʿUmar et d’Ibn Masʿûd lorsqu’ils étaient d’accord ; et quand ils divergeaient, l’avis de ʿAbd Allâh lui semblait plus subtil et plus fin. Il transmit les avis reçus des disciples d’Ibn Masʿûd, tels son oncle ʿAlqama ibn Qays an-Nakhaʿî, son oncle maternel al-Aswad an-Nakhaʿî, Masrûq ibn al-Ajdaʿ et d’autres. 

Ensuite, la direction de cette école passa à Ibn Abî Laylâ, Ibn Shubruma, Sharîk le juge, puis Abû anîfa — qu’Allah leur fasse miséricorde à tous. 

Le rapprochement entre les gens du adith et les gens du raisonnement/opinion 

La divergence entre les deux écoles, à l’époque des Successeurs, fut limitée dans le temps : elle coïncida avec la phase de fondation du fiqh, marquée par les événements et l’élargissement des désaccords. Mais cet état ne dura pas. La transmission du adith — matière première du fiqh — se répandit, les fatwas des juristes voyagèrent d’une région à l’autre, et l’équilibre s’établit sur l’acceptation du raisonnement correct, à savoir l’analogie juridique, comme l’une des sources du fiqh islamique. 

Abû Zahra dit que l’écart ne se prolongea pas longtemps entre les gens du raisonnement et ceux du adith : la génération qui succéda aux imams et à leurs élèves finit par se rencontrer malgré les divergences des maîtres. Muammad — parmi les compagnons d’Abû anîfa — voyagea vers le ijâz et étudia le Muwaṭṭaʾ de Mâlik ; ash-Shâfiʿî reçut de Muammad ibn al-asan la jurisprudence des gens du raisonnement. Abû Yûsuf, lui-même, appuyait nombre d’avis par des adiths. Les ouvrages de fiqh se trouvent ainsi remplis de raisonnement et de adith ensemble, signe de leur convergence, même si les juristes divergeaient quant au degré de recours à l’un ou l’autre. 

Du second siècle jusqu’au milieu du quatrième, l’activité d’écriture et de collecte des avis juridiques fut intense. Le fiqh fut alors consigné de façon méthodique, selon une structuration doctrinale. Parmi les premiers livres relevant des écoles, on trouve les écrits d’Abû Yûsuf al-Qâî, élève majeur d’Abû anîfa. Ibn an-Nadîm mentionne qu’il a composé, dans les fondements et les dictées, un Livre de la prière, un Livre de la zakât, ainsi que d’autres œuvres de fiqh ; un Livre des divergences des contrées, une Réfutation de Mâlik ibn Anas, sa Lettre sur le kharâj adressée à ar-Rashîd, et al-Jawâmiʿ, rédigé pour Yayâ ibn Khâlid, comprenant quarante livres où il expose les divergences des gens et l’avis retenu. De ces ouvrages, seul Kitâb al-Kharâj nous est parvenu. 

Ainsi se sont rassemblées les doctrines juridiques : certains mujtahidûn exposèrent et expliquèrent leurs positions, comme le fit Muammad ibn al-asan ash-Shaybânî en rapportant les avis de son maître Abû anîfa ; l’imâm Mâlik composa le Muwaṭṭaʾ pour établir les règles ; ash-Shâfiʿî dicta son ouvrage al-Umm ; le fiqh devint écrit, ordonné en chapitres et en sections. C’est de là que se sont constituées les quatre écoles juridiques, et que se sont distingués les avis de leurs imams. 

Références mentionnées dans le texte :
[1] Ibn al-Qayyim, Iʿlâm al-muwaqqiʿîn (1/17).
[2] al-Fikr as-sâmî (1/383).
[3] al-Fikr as-sâmî (1/383).
[4] Muṣafâ az-Zarqâ, al-Madkhal al-fiqhî al-ʿâm (p. 186).
[5] Manâʿ al-Qaṭṭân, Târîkh at-tashrîʿ al-islâmî (p. 289).
[6] al-Milkiyya wa naariyyat al-ʿaqd (p. 31).
[7] Ibn an-Nadîm, al-Fihrist (p. 253).