La science des fondements du fiqh : définition, importance et genèse
Premièrement : Définition de la science des fondements du fiqh
La science des fondements du fiqh est une discipline autonome. Les spécialistes des uṣūl l’ont édifiée sur des assises linguistiques, religieuses et rationnelles, et l’ont définie comme suit : un ensemble de règles générales permettant d’aboutir à l’extraction des jugements juridiques pratiques à partir de leurs preuves détaillées.
Cette science s’attache notamment à l’étude : des preuves légales et de leurs degrés, du jugement religieux et de ses catégories, des indications des termes et des voies de l’inférence, du nāsikh et mansūkh (abrogeant et abrogé), des questions de conflit de preuves et de préférence (taʿāruḍ wa tarǧīḥ), des finalités de la législation (maqāṣid), des conditions de l’ijtihād, et autres thèmes encore.
On l’a appelée ainsi parce qu’elle contient les règles et les fondations sur lesquelles se bâtit le fiqh. En regard, le fiqh fut désigné comme la science des « branches » (furūʿ), puisqu’il découle des « fondements » (uṣūl).
C’est avec justesse que Jamāl ad-Dīn al-Isnawī, le shāfiʿite (m. 772 H), ouvre la préface de son ouvrage Nihāyat as-sūl sharḥ Minhāj al-wuṣūl par ces mots :
« Ensuite : les fondements du fiqh sont une science d’une valeur immense, d’un mérite et d’un prestige évidents ; car elle est la base des jugements légaux et le socle des avis juridiques particuliers, par lesquels se rectifie l’état des responsables, ici-bas et dans l’au-delà. »
Deuxièmement : le fiqh et ses fondements, deux faces d’une même réalité
Il convient de souligner que le fiqh et les fondements du fiqh sont deux faces d’une même pièce : il n’existe pas, en vérité, de fiqh sans fondements. Évoquer le premier implique nécessairement le second ; ils ne se distinguent qu’au niveau de l’objectif pédagogique de l’étude et de l’enseignement.
De même que la grammaire, pour la parole et l’écriture arabes, est une balance qui règle la plume et la langue et les préserve de l’erreur, de même la science des fondements règle la démarche du juriste et l’empêche de dévier dans l’inférence ou dans l’application des textes.
Ainsi, le lecteur de al-Muḥallā de l’imām Abū Muḥammad Ibn Ḥazm aẓ–Ẓāhirī (m. 456 H) n’y verra, en apparence, que des textes du Coran et de la Sunna, ainsi que des paroles des Compagnons et des Successeurs — autant d’éléments constitutifs du fiqh et de l’ijtihād. Pourtant, son absence d’adhésion aux principes de déduction admis par les savants l’a conduit à des avis jugés singuliers, si bien que les érudits de son temps l’ont délaissé, et certains allèrent jusqu’à brûler ses livres.
Cela montre que la science des fondements du fiqh est une discipline nécessaire et fondamentale dont l’étudiant en sciences religieuses ne peut se passer : c’est sur elle que repose l’intelligence de la Sharīʿa, par elle se dévoilent ses finalités, et par elle on est guidé vers ses jugements. Sans elle, il n’est pas possible d’emprunter une voie droite et sûre dans l’extraction des règles.
Troisièmement : l’insistance des savants sur son importance
Nul n’est fondé à s’aventurer dans la compréhension du texte et sa mise en œuvre, s’il n’a pas acquis la maîtrise de cette science, en théorie comme en pratique. Une culture générale ou une lecture hâtive n’y suffit pas : il faut fermeté, assise et profondeur.
Les imāms, anciens comme contemporains, ont fortement souligné l’importance de cette discipline. Les formules concises abondent, parmi lesquelles :
« Qui est privé des fondements est privé de l’accès (aux justes résultats). »
Et cette sentence également :
« Ce qui corrompt le plus le monde : un demi-théologien, un demi-juriste, un demi-médecin et un demi-grammairien : le premier corrompt les religions, le deuxième corrompt les pays, le troisième corrompt les corps, le quatrième corrompt la langue. »
Parmi les développements plus amples, citons l’imām Shihāb ad-Dīn al-Qarāfī (m. 684 H) :
« Certains juristes ignorants se sont mis à la dénigrer, à en diminuer la valeur et à l’avilir aux yeux des étudiants, par pure ignorance de ce qu’elle est. Ils disent : “On ne l’apprend que pour l’ostentation, la réputation, la rivalité et la dispute ; non pour une intention droite, mais pour la querelle et la domination.” Ils ne savent pas que, sans les fondements du fiqh, il ne subsisterait de la Sharīʿa ni peu ni beaucoup… Ne savent-ils pas qu’elle est le premier degré des mujtahidīn ? Si un mujtahid en était dépourvu, il ne serait assurément pas mujtahid.
La seule vérité est que les Compagnons et les Successeurs — qu’Allāh les agrée — n’employaient pas ces termes techniques ; mais les significations, elles, étaient certainement présentes chez eux.
Et parmi les mérites d’ash-Shāfiʿī — qu’Allāh l’agrée — figure qu’il fut le premier à composer en fondements du fiqh…
Ce qui est blâmable, c’est l’intention qui détourne vers le faux ; car rien au monde n’échappe à cela. Allāh تعالى dit : ﴿ وَنَبْلُوكُمْ بِالشَّرِّ وَالْخَيْرِ فِتْنَةً وَإِلَيْنَا تُرْجَعُونَ ﴾ [al-Anbiyāʾ : 35]. Il a fait de tout une épreuve, en allusion à ce que j’ai mentionné.
Les fondements du fiqh et les fondements de la religion font partie des obligations qu’il faut établir et maîtriser, afin que la preuve d’Allāh soit établie sur Ses créatures et que les jugements de Sa Loi soient clarifiés. »
Et Shaykh al-Islām Ibn Taymiyya (m. 728 H) affirme :
« Il est indispensable que l’homme possède des principes universels auxquels ramener les cas particuliers, afin de parler avec science et équité, puis de connaître les particularités telles qu’elles se sont produites. Sinon, il demeure dans le mensonge et l’ignorance au niveau des cas particuliers, et dans l’ignorance et l’injustice au niveau des principes généraux ; et il en résulte une immense corruption. »
Quatrièmement : la naissance et la mise par écrit des fondements du fiqh
On peut résumer les étapes traversées par la consignation de cette discipline en quelques phases :
1) La phase de naissance
L’imām ash-Shāfiʿī est considéré comme le premier à avoir rédigé dans cette science, à travers son ouvrage ar-Risāla. Même s’il n’y a pas embrassé toutes les portes des uṣūl et toutes leurs règles, il en a posé les principes essentiels. Ses écrits se distinguent par leur méthode, leur rigueur et leur objectivité, loin des passions, des tendances personnelles et des ambitions mondaines. Puis, la production s’est poursuivie après lui.
2) La phase d’épanouissement et de maturité
Elle s’étend de la fin du troisième siècle jusqu’au septième. C’est alors que la science des uṣūl s’est précisée, que ses discussions se sont approfondies, que ses classifications se sont stabilisées, et que les recherches s’y sont largement développées. Parmi les œuvres marquantes de cette période :
– al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām d’Abū Muḥammad Ibn Ḥazm al-Andalusī aẓ–Ẓāhirī (m. 456 H) ;
– Uṣūl as-Sarakhsī (m. 483 H) ;
– al-Burhān de l’imām al-Juwaynī, surnommé Imām al-Ḥaramayn (m. 478 H) ;
– Qawāṭiʿ al-adilla fī uṣūl al-fiqh d’Abū al-Muẓaffar as-Samʿānī (m. 489 H) ;
– al-Mustaṣfā d’Abū Ḥāmid al-Ghazālī (m. 505 H) ;
– al-Maḥṣūl de Fakhr ad-Dīn ar-Rāzī (m. 606 H) ;
– Rawḍat an-nāẓir d’Ibn Qudāma al-Maqdisī (m. 620 H) ;
– al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām de Sayf ad-Dīn al-Āmidī (m. 631 H).
3) La phase d’imitation et d’essoufflement
Elle s’étend du septième siècle jusqu’au treizième siècle de l’hégire : les ouvrages se sont souvent limités à répéter les efforts des anciens, sous forme de commentaires et de résumés avec quelques ajouts modestes. Les abrégés, gloses et marginalia se sont multipliés, au point que certaines formulations prirent l’allure d’énigmes et de devinettes, n’apportant plus grand profit au lecteur ni à l’auditeur.
Cependant, la terre n’est jamais dépourvue de ceux qu’Allāh établit comme porteurs de Sa preuve : il a surgi, et surgit encore, à intervalles, des savants en divers pays qui se sont libérés des chaînes du taqlīd, ont atteint le rang de l’ijtihād, en ont maîtrisé les instruments et en ont porté l’étendard. Ainsi, cette période ne fut pas exempte d’écrits sérieux et novateurs, tels les œuvres d’Ibn Taymiyya, d’Ibn al-Qayyim et d’ash-Shāṭibī.
Ces grands imāms adoptèrent une démarche distinctive en uṣūl, centrée sur les secrets de la législation, ses finalités générales et ses intérêts universels.
Parmi les références qui excellent à exposer les principes et les positions des uṣūlīyīn, citons :
– al-Baḥr al-muḥīṭ fī uṣūl al-fiqh de l’imām az-Zarkashī (m. 794 H) ;
– Irshād al-fuḥūl ilā taḥqīq al-ḥaqq min ʿilm al-uṣūl du juge ash-Shawkānī (m. 1250 H).
4) La phase de la renaissance moderne
Les auteurs tardifs ont introduit dans les uṣūl des discussions de kalām et des joutes dialectiques qui l’ont rendu difficile pour beaucoup d’étudiants. Les juristes contemporains en ont pris conscience et se sont efforcés de simplifier cette science, de la présenter en expressions claires et accessibles, conjuguant héritage et contemporanéité, en tenant compte des questions de l’époque, de ses problématiques et de son esprit, tout en s’appuyant sur des exemples tirés du vécu.
Cinquièmement : ouvrages conseillés
Il existe plusieurs ouvrages recommandés, qu’il est bon d’étudier de manière méthodique — au moins un ouvrage par niveau — sous la conduite d’un maître compétent, afin d’éviter les pièges de la mauvaise compréhension, les fautes de formulation et les altérations dues aux confusions de lecture. Une fois un niveau maîtrisé, on passe au suivant, et ainsi de suite. Parmi ces ouvrages :
Pour les débutants :
– al-Wāḍiḥ fī uṣūl al-fiqh de Muḥammad Sulaymān al-Ashqar ;
– al-Wajīz fī uṣūl al-fiqh de ʿAbd al-Karīm Zaydān ;
– al-Wajīz fī uṣūl al-fiqh de Wahbah az-Zuḥaylī.
Pour le niveau intermédiaire :
– Uṣūl al-fiqh de ʿAbd al-Wahhāb Khallāf ;
– Uṣūl al-fiqh de Shaykh Abū Zahrah ;
– Uṣūl al-fiqh al-islāmī de Wahbah az-Zuḥaylī ;
– Irshād al-fuḥūl d’ash-Shawkānī.
Pour les avancés :
– al-Baḥr al-muḥīṭ d’az-Zarkashī ;
– al-Mustaṣfā fī uṣūl al-fiqh d’al-Ghazālī ;
– Iḥkām al-aḥkām d’al-Āmidī ;
– al-Iḥkām fī uṣūl al-aḥkām d’Abū Muḥammad Ibn Ḥazm ;
– al-Muhadhdhab fī ʿilm uṣūl al-fiqh al-muqāran de ʿAbd al-Karīm an-Namlah.
À cela s’ajoutent deux encyclopédies dont aucun juriste ne saurait se passer :
– Iʿlām al-muwaqqiʿīn d’Ibn al-Qayyim ;
– al-Muwāfaqāt d’ash-Shāṭibī.
Références citées dans le texte :
[1] Majmūʿ al-Fatāwā de Shaykh al-Islām Ibn Taymiyya (5/119).
[2] Nafāʾis al-uṣūl fī sharḥ al-Maḥṣūl (1/100).
[3] Majmūʿ al-Fatāwā (19/203).