Les quatre califes bien guidés 

Les quatre califes bien guidés — Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, ʿUthmān ibn ʿAffān et ʿAlī ibn Abī ālib — sont connus et célèbres, qu’Allāh les agrée tous. Tous font partie de ceux à qui le Paradis a été annoncé. Et le Prophète  a ordonné de suivre leur voie, comme l’indique le hadith rapporté par at-Tirmidhī et d’autres, avec une chaîne authentique : 

« Attachez-vous à ma Sunna et à la Sunna des califes bien guidés, guidants, après moi. Agrippez-vous-y, et mordez-y à pleines molaires. » 

Le récit de leurs vies est long, et l’on a composé à leur sujet de nombreux ouvrages — anciens comme contemporains. Nous ne donnerons donc ici qu’un aperçu extrêmement succinct. 

1) Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq 

Il est ʿAbd Allāh ibn Abī Quāfa ʿUthmān ibn Kaʿb, du clan des Taym, Qurashī. Sa kunya est Abū Bakr.
Sa mère est Umm al-Khayr Salmā bint Ṣakhr ibn ʿĀmir, at-Taymiyya. 

Il naquit en 51 avant l’Hégire (573 de l’ère chrétienne). Il fut le premier homme à croire au Messager d’Allāh , et le premier des califes bien guidés. On l’appela aṣ-Ṣiddīq parce qu’il crut le Prophète  au sujet de l’Isrāʾ (le Voyage nocturne) ; et l’on a dit aussi qu’il le confirmait dans toute nouvelle qui lui parvenait du Ciel. 

On le surnommait al-ʿAtīq, car le Prophète  lui dit : « Ô Abū Bakr, tu es l’affranchi d’Allāh du Feu. » 

Il était l’un des notables de Quraysh et l’un de leurs plus riches. Il faisait partie de ceux qui s’étaient interdit le vin dès l’époque préislamique. 

Au temps prophétique, il eut des positions immenses : il assista aux combats, supporta les épreuves, et dépensa largement de ses biens. Il fut le compagnon du Prophète  lors de l’Hégire vers Médine ; et le Prophète  lui confia la direction des gens lorsque la maladie s’aggrava. 

Il fut investi du califat le jour même du décès du Prophète , en l’an 11 de l’Hégire. Il combattit les apostats et ceux qui refusaient de s’acquitter de la zakāt, consolida les piliers de l’Islam, et sous son gouvernement s’ouvrirent certaines contrées du Shām et de l’Irak. 

Il mourut dans la nuit du mardi, après que huit jours de Jumādā al-Ākhira se furent écoulés. Il avait soixante-trois ans. La durée de son califat fut de deux ans, trois mois et une quinzaine de jours. 

2) ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb 

Il est ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb ibn Nufayl ibn ʿAbd al-ʿUzzā, al-ʿAdawī, Qurashī. Sa kunya est Abū afṣ. Le Prophète  le surnomma al-Fārūq.
Sa mère est antama bint Hishām ibn al-Mughīra al-Makhzūmiyya, sœur d’Abū Jahl ʿAmr ibn Hishām. 

Il est le deuxième des califes bien guidés, et le premier à porter le titre de Commandeur des croyants. 

Dans la Jāhiliyya, il comptait parmi les braves et les nobles de Quraysh. Il exerçait chez eux une fonction d’ambassade : il plaidait en leur nom lors des rivalités et adressait les avertissements à ceux qu’ils voulaient avertir. 

Il embrassa l’Islam cinq ans avant l’Hégire et participa aux événements aux côtés du Prophète . Le Prophète  l’envoya à la tête de plusieurs expéditions. 

Il fut investi du califat le jour du décès d’Abū Bakr aṣ-Ṣiddīq, par le testament de ce dernier, après consultation des gens, qui l’acceptèrent. Abū Bakr l’avait nommé juge durant son propre califat : il fut ainsi le premier juge de l’Islam. Et l’on rapporte que, pendant tout le temps où il exerça la judicature, deux plaideurs ne vinrent jamais s’affronter devant lui : la douceur de la foi et la fraternité de l’Islam retenaient les gens de la querelle ; lorsqu’ils divergeaient, ils interrogeaient les savants et s’en remettaient aux avis des Compagnons. 

Il supprima la part attribuée aux cœurs à rallier, lorsque l’Islam fut devenu fort et solidement établi. 

Il imposa aux terres conquises par la force le kharāj (impôt foncier) et ne les répartit pas entre les combattants afin qu’ils puissent poursuivre l’obligation du jihād ; il les rendit à leurs cultivateurs, et fit de leur kharāj un droit pour l’ensemble des musulmans. 

Il fut le premier à instaurer la datation à partir de l’année de l’Hégire prophétique, et le premier à établir les dīwān (registres) en Islam, sur le modèle persan, pour recenser les allocations et distribuer les soldes selon l’antériorité dans l’Islam. 

Il institua le Bayt al-Māl (Trésor des musulmans). Les dirhams, à son époque, portaient encore l’empreinte des Perses ; il y ajouta : « Louange à Allāh », et sur d’autres : « Il n’est de divinité qu’Allāh », et sur d’autres : « Muammad est le Messager d’Allāh ». 

Il rendit aux tribus les femmes capturées lors des guerres de l’apostasie, disant : « J’ai détesté que la captivité devienne une honte pour les Arabes. » 

Il fixa à quatre-vingts coups de fouet la peine pour la consommation de vin — elle était auparavant de quarante —, il interdit la mutʿa, et défendit la vente des mères d’enfants (ummuhāt al-awlād). 

Il établit une réserve de farine où l’on stockait farine, dattes, sawiq, raisins secs et autres provisions, afin d’aider le voyageur en détresse. 

Après la prière de ʿishāʾ, il sortait, parcourait la mosquée avec sa baguette, observait les gens, reconnaissait leurs visages, leur demandait s’ils avaient dîné ; sinon, il sortait et leur apportait le repas. 

Il disposait d’informateurs pour surveiller l’état de l’armée et la conduite de ses gouverneurs dans les provinces. Lorsqu’une délégation venait d’une région, il les interrogeait sur leur situation, leurs prix, les notables qu’il connaissait, et leur gouverneur : le faible peut-il accéder à lui ? rend-il visite aux malades ? Si on lui disait oui, il louait Allāh ; si l’on disait non, il lui écrivait : « Présente-toi. » 

Lorsqu’il nommait un gouverneur, il lui imposait quatre conditions : ne pas monter les chevaux de luxe, ne pas porter de vêtements fins, ne pas manger de pain très pur, et ne pas se doter d’un portier. 

Il passa un jour près d’une construction de pierres et de plâtre et demanda : « À qui appartient cela ? » On mentionna l’un de ses gouverneurs à Bahreïn. Il dit : « Les dirhams ont refusé de rester cachés : ils ont fait sortir leurs cous ! » et il partagea ses biens avec lui. 

Sous son règne furent conquises la Syrie et l’Irak ; Jérusalem, al-Madāʾin, l’Égypte, al-Jazīra, le Khurāsān, Kirmān, Sijistān et Chypre. 

Durant son califat, on érigea douze mille minbars en Islam. Il fit aménager des voies entre La Mecque et Médine, épargnant ainsi aux voyageurs le fardeau de transporter de l’eau. Umm akīm bint al-ārith lui dit un jour : « Crains Allāh, ô ʿUmar ! » Un homme voulut la gifler ; ʿUmar l’en empêcha et dit : « Laisse-la parler ! Par Allāh, il n’y a aucun bien en eux s’ils ne le disent pas, et il n’y a aucun bien en nous si nous ne l’écoutons pas. » 

ʿUmar disait : « Si un chameau se perdait sur la rive de l’Euphrate, je craindrais qu’Allāh ne m’en demande compte. »
Il disait aussi : « Les gens que j’aime le plus sont ceux qui me font cadeau de mes défauts. » 

Il expulsa les Juifs de Khaybar vers le Shām, et les chrétiens de Najrān vers Kūfa, disant : « Deux religions ne doivent pas coexister dans la Péninsule arabique. » 

Il fut assassiné par Abū Luʾluʾa Fīrūz le Perse, esclave d’al-Mughīra ibn Shuʿba, à l’aube du mercredi 25 Dhū al-ijja, alors qu’il dirigeait la prière de l’aube. Il mourut et fut enterré auprès d’Abū Bakr dans la Noble Rawa, où repose le Messager d’Allāh . 

La durée de son califat fut de dix ans et six mois. Le Prophète  dit à son sujet : « Allāh a placé la vérité sur la langue de ʿUmar. » Et Abū Bakr rapporta avoir entendu le Messager d’Allāh  dire : « Le soleil ne s’est pas levé sur un homme meilleur que ʿUmar. » 

Il mourut à l’âge de soixante-trois ans. 

3) ʿUthmān ibn ʿAffān 

Il est ʿUthmān ibn ʿAffān ibn Abī al-ʿĀṣ ibn ʿAbd Shams ibn ʿAbd Manāf ibn Quṣayy, l’Umayyade Qurashī. Sa kunya : Abū ʿAbd Allāh et Abū ʿAmr.
Sa mère : Arwā bint Kurayz ibn abīb ibn ʿAbd Shams. 

Il compte parmi les grandes figures de l’Islam, dont l’Islam s’enorgueillit dès son apparition. Il naquit à La Mecque, embrassa l’Islam peu après la mission prophétique, et était riche et noble dès la Jāhiliyya. 

Parmi ses actes majeurs : l’équipement de l’« armée de la difficulté » lors de la neuvième année de l’Hégire, à l’occasion de l’expédition de Tabūk. Il fait partie des dix promis au Paradis. Il prit le califat après l’assassinat de ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb : il est donc le troisième des califes bien guidés. 

Son accession est liée à l’histoire dite de la shūrā. En voici le récit, brièvement, tel qu’on le rapporte : lorsque ʿUmar fut frappé, il convoqua six Compagnons — ʿAlī, ʿUthmān, ʿAbd al-Ramān ibn ʿAwf, Saʿd ibn Abī Waqqāṣ, az-Zubayr ibn al-ʿAwwām, ala ibn ʿUbayd Allāh — pour qu’ils choisissent l’un d’eux comme calife. Al-ʿAbbās apprit la chose et dit à ʿAlī : « N’entre pas avec eux. » ʿAlī répondit : « Je déteste la divergence. » Al-ʿAbbās dit : « Alors tu verras ce que tu détestes. » 

Les convoqués se rendirent auprès de ʿUmar, à l’exception de ala, en voyage. ʿUmar leur dit : « Consultez-vous et choisissez l’un d’entre vous. » Il appela al-Miqdād ibn al-Aswad : « Lorsque je serai dans ma tombe, rassemble ces hommes dans une maison jusqu’à ce qu’ils choisissent l’un d’entre eux. Fais venir avec eux ʿAbd Allāh ibn ʿUmar pour conseiller, sans part décisionnelle. Tiens-toi sur leurs têtes : s’ils sont cinq à s’accorder sur un homme et que le sixième refuse, tranche-lui la tête. S’ils sont quatre d’accord et deux refusent, tranche les têtes des deux. Si trois soutiennent un homme et trois un autre, qu’ils prennent ʿAbd Allāh ibn ʿUmar pour arbitre : que le camp qu’il appuie soit suivi. S’ils n’acceptent pas son arbitrage, qu’ils se rangent du côté où se trouve ʿAbd al-Ramān ibn ʿAwf. » 

Ils quittèrent ʿUmar. Al-ʿAbbās rencontra ʿAlī, qui lui dit : « L’autorité s’est écartée de nous. » Al-ʿAbbās demanda : « D’où le sais-tu ? » ʿAlī répondit : « Il m’a associé à ʿUthmān. Et ʿUmar a dit : “Soyez avec la majorité.” S’il y a deux pour un homme et deux pour un autre, alors suivez ceux où se trouve ʿAbd al-Ramān ibn ʿAwf. Or Saʿd ne s’oppose pas à son cousin ʿAbd al-Ramān, et ʿAbd al-Ramān est l’allié par mariage de ʿUthmān : ils ne divergeront pas. Il confiera le pouvoir à ʿUthmān, ou ʿUthmān le lui confiera. Même si les deux autres étaient avec moi, cela ne servirait à rien puisque l’avantage revient aux trois où se trouve ʿAbd al-Ramān. » Al-ʿAbbās lui dit : « Je ne t’ai conseillé en rien sans te voir revenir ensuite vers moi avec ce que je déteste… » 

Après la mort de ʿUmar, tandis que l’on transportait sa dépouille, ʿAlī et ʿUthmān se présentèrent pour diriger la prière funèbre. ʿAbd al-Ramān ibn ʿAwf leur dit : « Vous aimez tous deux le commandement ; vous n’avez pas à diriger cela. Que Ṣuhayb prie sur lui. » Ṣuhayb pria sur ʿUmar, car ʿUmar l’avait désigné après sa blessure pour mener la prière en attendant qu’ils se mettent d’accord sur un imam. 

Une fois ʿUmar enterré, al-Miqdād rassembla les membres de la shūrā dans la maison d’al-Miswar ibn Makhrama : ils étaient cinq, avec ʿAbd Allāh ibn ʿUmar ; ala était absent. Les échanges s’enflammèrent. ʿAbd al-Ramān ibn ʿAwf dit : « Qui se retire de l’affaire à condition d’en confier la charge au meilleur d’entre vous ? » Personne ne répondit. Il dit : « Moi, je m’en retire. » ʿUthmān dit : « Je suis le premier à l’accepter. » Les autres dirent : « Nous acceptons. » Il dit : « Donnez-moi vos engagements d’accepter celui que je choisirai pour vous ; et je prends devant Allāh l’engagement de ne pas favoriser un proche par parenté, et de ne pas négliger les musulmans. » Ils lui donnèrent leurs engagements et il leur donna les siens. 

Il s’isola ensuite avec ʿAlī et lui demanda : « Si cette charge t’échappait, lequel de ces hommes y verrais-tu le plus digne ? » ʿAlī répondit : « ʿUthmān. » Il s’isola avec ʿUthmān et lui posa la même question ; ʿUthmān répondit : « ʿAlī. » Il consulta aussi az-Zubayr et Saʿd, qui dirent : « ʿUthmān. » 

Pendant plusieurs nuits, ʿAbd al-Ramān rencontra les Compagnons et les chefs de troupes et notables arrivés à Médine, les consultant. Il ne rencontrait personne sans qu’on ne penchât pour ʿUthmān. Quand arriva la troisième nuit — délai fixé par ʿUmar — il appela les gens à la mosquée, fit venir ʿAlī et lui dit : « Par l’engagement d’Allāh et Son pacte, t’engages-tu à gouverner selon le Livre d’Allāh, la Sunna de Son Messager et la conduite des deux califes après lui ? » ʿAlī dit : « J’espère le faire, et agir selon ma science et mes capacités. » Il fit venir ʿUthmān et lui posa la même question ; ʿUthmān répondit : « Oui. » Alors ʿAbd al-Ramān leva la tête vers le toit de la mosquée, tenant la main de ʿUthmān, et dit : « Ô Allāh, entends et sois témoin. Ô Allāh, je place ce dont je suis responsable sur la nuque de ʿUthmān. » Puis il lui prêta allégeance. 

ʿAlī dit : « Ce n’est pas le premier jour où vous vous liguez contre nous… Patience belle ; et Allāh est Celui dont on implore l’aide contre ce que vous décrivez. Par Allāh, tu n’as donné le pouvoir à ʿUthmān que pour qu’il te le rende ! » ʿAbd al-Ramān dit : « Ô ʿAlī, ne t’ouvre pas de voie contre toi-même : j’ai regardé et consulté les gens, et je les ai trouvés ne préférant personne à ʿUthmān. » Les gens se pressèrent pour prêter allégeance à ʿUthmān ; ʿAlī hésita, puis s’avança au milieu de la foule et prêta allégeance, tout en disant : « Tromperie ! quelle tromperie ! » 

Il est rapporté que la cause de cette parole fut quʿAmr ibn al-ʿĀṣ rencontra ʿAlī durant les nuits de la shūrā et lui dit en substance : « ʿAbd al-Ramān est un homme de rigueur : si tu lui donnes une détermination sans réserve, il s’éloignera de toi ; mais si tu parles d’effort et de capacité, il sera plus disposé à toi. » Puis il rencontra ʿUthmān et lui dit : « ʿAbd al-Ramān ne te prêtera allégeance que si tu donnes une détermination ferme : avance donc. » Ainsi, ʿAlī répondit : « J’espère le faire selon ma science et ma capacité », tandis que ʿUthmān répondit : « Oui », sans hésitation. De là, ʿAlī sentit la manœuvre après coup. 

Le règne de ʿUthmān fut un règne de conquêtes : on ouvrit l’Arménie, l’Azerbaïdjan, l’Ifrīqiya ; l’affrontement contre les Byzantins commença sur terre et sur mer ; Chypre fut conquise ; et en 27 de l’Hégire, une expédition maritime fut envoyée vers les côtes d’al-Andalus. 

Il fut le premier à envisager l’ouverture de Constantinople et l’entrée en Europe par l’Espagne pour y parvenir ; son ordre de frapper les côtes d’Espagne s’inscrivait dans cette perspective. 

On lui attribue le mérite d’avoir mis fin aux divergences de lecture du Coran : il rassembla les feuillets conservés chez afṣa bint ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, Mère des croyants et épouse du Prophète , les fit copier en un seul muṣaf sous la direction de Zayd ibn Thābit et d’autres Compagnons mémorisateurs du Coran, et ordonna de brûler ce qui s’en écartait. 

On l’accusa d’avoir confié des fonctions à ses proches et à ses partisans : il nomma ʿAbd Allāh ibn ʿĀmir ibn Kurayz — fils de sa tante — gouverneur de Baṣra à la place d’Abū Mūsā al-Ashʿarī ; il nomma al-Walīd ibn ʿUqba, son frère par sa mère, gouverneur de Kūfa après avoir relevé Saʿd ibn Abī Waqqāṣ ; il destitua ʿAmr ibn al-ʿĀṣ d’Égypte et y nomma ʿAbd Allāh ibn Saʿd ibn Abī Sar, son frère de lait. ʿAmr ibn al-ʿĀṣ se mit alors à exciter les gens contre ʿUthmān. En Égypte, sa destitution pesa lourd ; Muammad ibn Abī Bakr et Muammad ibn Abī udhayfa attisèrent les esprits. Environ six cents hommes se mobilisèrent, se rendirent à Médine, demandèrent la destitution d’Ibn Abī Sar et la nomination de Muammad ibn Abī Bakr ; ʿUthmān accéda à leur demande. 

Mais tandis qu’ils retournaient, ils rencontrèrent un cavalier. Ils l’arrêtèrent, le fouillèrent et trouvèrent sur lui une lettre à destination d’Ibn Abī Sar, prétendument de la part de ʿUthmān, lui ordonnant de tuer Muammad ibn Abī Bakr et ses compagnons. Ils revinrent à Médine et montrèrent la lettre aux Compagnons ; les gens blâmèrent ʿUthmān. Lorsque la lettre lui fut présentée, il la nia et jura n’en rien savoir. Il fut établi qu’elle était falsifiée, et que Marwān ibn al-akam — scribe de ʿUthmān et détenteur de son sceau — l’avait forgée en son nom. 

Les Égyptiens s’enflammèrent, assiégèrent ʿUthmān dans sa demeure et lui demandèrent d’abandonner le califat. Comme il refusa, ils entrèrent, le tuèrent, pillèrent sa maison, puis se rendirent au Bayt al-Māl et prirent ce qui s’y trouvait. Pendant le siège, ʿUthmān avait envoyé demander secours à Muʿāwiya ibn Abī Sufyān, qui dépêcha abīb ibn Maslama al-Fihrī à la tête d’une armée ; et selon un autre récit, il lui ordonna d’avancer lentement vers Médine. Avant même d’arriver, on lui annonça la mort de ʿUthmān ; il rebroussa chemin vers Damas. 

Avec l’assassinat de ʿUthmān, la marche de l’histoire islamique prit un tournant : s’ouvrit alors une époque où les troubles s’allumèrent et les révoltes éclatèrent. S’acheva le temps de la première génération de l’Islam : l’époque du Prophète , d’Abū Bakr, de ʿUmar — رضي الله عنهما — et de six années du califat de ʿUthmān — رضي الله عنه —. Durant cette période, les musulmans étaient sur un tawīd authentique et pur, dans l’harmonie, l’unité sur le Livre et la Sunna : il n’y avait ni turpitude manifeste, ni innovation ignoble, ni retrait d’obéissance, ni jalousie, ni rancœur, ni interprétations tortueuses — jusqu’à ce qui se produisit autour du meurtre de ʿUthmān et des transgressions liées à cet événement. 

ʿUthmān fut tué au mois de Dhū al-ijja, un vendredi, après un siège de deux mois. Il avait 82 ans. 

4) ʿAlī ibn Abī ālib 

Il est ʿAlī ibn Abī ālib ibn ʿAbd al-Muṭṭalib ibn Hāshim ibn ʿAbd Manāf, Qurashī Hāshimī. Sa kunya : Abū al-asan.
Sa mère : ima bint Asad ibn Hāshim ibn ʿAbd Manāf, al-Qurashiyya al-Hāshimiyya. 

Commandeur des croyants, quatrième des califes bien guidés, l’un des dix promis au Paradis, le premier des jeunes à embrasser l’Islam, cousin du Prophète  et son gendre. Il était parmi les plus courageux des héros, et comptait parmi les grands orateurs, les maîtres de l’éloquence, et les savants en matière de القضاء (jugement) et de فتوى. 

Le drapeau était entre ses mains dans la plupart des batailles, et il ne manqua aucune expédition, sauf Tabūk, afin de veiller sur la famille du Prophète . 

Après avoir été frappé, ʿUmar l’avait inclus parmi les six de la shūrā afin que l’un d’eux lui succède. 

On lui prêta allégeance après l’assassinat de ʿUthmān ibn ʿAffān, en l’an 35 de l’Hégire. Les grands Compagnons demandèrent alors l’arrestation des meurtriers de ʿUthmān et leur exécution. ʿAlī chercha à éviter la fitna et temporisa. ʿĀʾisha, Mère des croyants, s’en irrita ; un grand groupe se leva avec elle, à leur tête ala ibn ʿUbayd Allāh et az-Zubayr ibn al-ʿAwwām. Ils combattirent ʿAlī : ce fut la bataille du Chameau, en l’an 36. ʿAlī l’emporta, après que le nombre de morts, dans les deux camps, eut atteint dix mille. 

Puis vint Ṣiffīn, en l’an 37. En résumé : ʿAlī destitua Muʿāwiya ibn Abī Sufyān du gouvernorat du Shām dès son accession au califat, et n’accepta pas l’avis de ceux qui lui conseillaient d’attendre. Muʿāwiya lui désobéit ; ils se combattirent cent dix jours. Lorsque Muʿāwiya vit que la victoire penchait vers ʿAlī, ʿAmr ibn al-ʿĀṣ lui suggéra de lever les muṣaf et de réclamer l’arbitrage. ʿAlī désigna Abū Mūsā al-Ashʿarī comme arbitre ; Muʿāwiya désigna ʿAmr ibn al-ʿĀṣ. 

Ibn Saʿd, dans ses abaqāt, et adh-Dhahabī, dans Siyar Aʿlām an-Nubalāʾ, rapportent que ʿAbd Allāh ibn ʿAbbās dit à ʿAlī : « Ne désigne pas Abū Mūsā : avec lui se trouve un homme prudent, aguerri — éprouvé par les affaires. Désigne-moi avec lui. » ʿAlī répondit : « Ô Ibn ʿAbbās, que puis-je faire ? Je n’ai été atteint que par mes propres partisans : leurs intentions ont faibli, ils se sont lassés… Et cet al-Ashʿath dit : il ne peut y avoir deux arbitres issus de Muar ; il faut que l’un soit yéménite, et Abū Mūsā est yéménite. » Ibn ʿAbbās dit : « Je compris alors qu’il était contraint ; je l’excusai. » 

Al-Anaf ibn Qays dit semblable chose et demanda qu’Ibn ʿAbbās soit avec Abū Mūsā ; les Yéménites refusèrent. Il proposa qu’al-Anaf soit avec Abū Mūsā ; les Yéménites refusèrent encore. 

Les deux arbitres se rencontrèrent à Adhru et convinrent secrètement de destituer ʿAlī et Muʿāwiya et de rendre l’affaire aux musulmans afin qu’ils choisissent qui ils voudraient. Abū Mūsā annonça cela publiquement ; ʿAmr s’y opposa : il confirma Muʿāwiya et destitua ʿAlī. Les musulmans se divisèrent alors en trois groupes : le premier prêta allégeance à Muʿāwiya — les gens du Shām ; le deuxième resta fidèle à l’allégeance de ʿAlī ; le troisième se retira des deux et reprocha à ʿAlī d’avoir accepté l’arbitrage. Pour ce groupe, il était inconcevable que ʿAlī fasse juger des hommes au sujet du droit au califat : ce droit lui appartenait, et il ne lui était pas permis d’y renoncer ni d’y soumettre un arbitrage humain ; c’est un droit d’Allāh, disaient-ils, où l’arbitrage n’a pas place. 

ʿAlī discuta avec eux, leur rappela que c’étaient eux qui l’avaient forcé à accepter l’arbitrage lorsqu’ils s’étaient lassés du combat. La bataille de Nahrawān eut lieu entre eux et lui, en l’an 38 : un grand nombre d’entre eux y furent éliminés. Les survivants se dispersèrent, appelant à leur doctrine, connue sous le nom de khawārij ; on les appela aussi arūriyya, en référence à arūrāʾ où ils s’étaient réunis et avaient proclamé leur sortie contre ʿAlī. Parmi eux figuraient des hommes de rang parmi les Compagnons. On les nommait aussi ash-shurāt, parce qu’ils « vendirent » leurs âmes, troquant leur vie d’ici-bas pour l’au-delà. 

ʿAlī demeura ensuite à Kūfa et en fit la capitale du califat, jusqu’à ce qu’il soit tué par ʿAbd al-Ramān ibn Muljam, un kharijite, lors d’un complot, le 17 Ramaān de l’an 40. 

On divergea sur l’emplacement de sa tombe. Il avait soixante-trois ans au moment de sa mort. Il transmit abondamment des hadiths du Prophète . Ses fils al-asan, al-usayn et Muammad ibn al-anafiyya rapportèrent de lui, ainsi que des Compagnons et de nombreux tābiʿīn. ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb revenait à lui dans les questions difficiles. Lorsque les Compagnons établissaient une chose d’après ʿAlī, ils ne s’en détournaient pas vers un autre. 

Lors du retour vers Médine après le Pèlerinage d’adieu, en l’an 10 de l’Hégire, le Prophète  s’arrêta à Ghadīr Khumm et dit à ceux qui étaient avec lui : 

« Celui dont je suis le maître (mawlā), ʿAlī est son maître. Ô Allāh, prends pour allié celui qui le prend pour allié, et sois l’ennemi de celui qui lui est ennemi. » 

Et Allāh sait mieux.